DÉMARCHE

À travers ces quelques lignes, je tente de décrire mon approche du théâtre : un long cheminement, un mouvement perpétuel…

Une première forme

Je garde le souvenir marquant d’un cours d’arts plastiques au collège. Le professeur avait proposé de choisir une couleur et d’en faire ce qu’on voulait. Telle était la consigne. Pour la première fois dans cette matière, je me sentais libéré de toute contrainte figurative. J’ai opté pour le bleu puis pour le « système D ». J’ai déniché des tas de matériaux et des objets aux formes inspirantes qui traînaient dans ma chambre, à la cave ou dans la rue. Un morceau de polystyrène a particulièrement retenu mon attention. Grâce à de bons outils, je l’ai sculpté et fait réagir à différents solvants. J’ai obtenu une première forme bleue. Ça ne ressemblait à rien mais ça me plaisait. J’ai collé ça à autre chose et, petit à petit, j’ai fabriqué une grande bizarrerie : un agglomérat à la fois structuré et chaotique, réfléchi et décalé… En somme, tout et son contraire. J’y voyais un équilibre improbable, une forme d’harmonie, ignorant que cette modeste expérience de bricolage serait fondatrice pour moi.

La direction d’acteurs, la scénographie et la dramaturgie

Plus tard, quand j’ai commencé à faire du théâtre au Conservatoire, mon attention s’est très vite focalisée sur le travail des acteurs. Spontanément, sans rien connaître du théâtre, j’ai tenté de diriger mes camarades. Je me sentais étrangement capable de saisir une justesse dans leur jeu.

Cependant, c’est en 2004, à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, qu’est véritablement né en moi le désir de mettre en scène. Face au plateau vide du Tinel, une rêverie s’est mise en route dans ma tête. Tout me semblait possible et réalisable. Je ne me concentrais plus sur les acteurs uniquement, mais sur la dimension plastique, architecturée et rythmique de l’espace. Je découvrais la scénographie.

Enfin, j’ai vite compris que mettre en scène des textes ne serait pas (ou rarement) une réelle nécessité dans mon travail. L’envie d’écrire moi-même, avec tous les moyens que peut offrir le théâtre, a toujours été plus forte. Je conçois la dramaturgie comme une partition qui lie des instruments les uns avec les autres : le jeu, l’espace, le son, les objets… Ainsi, écrire et mettre en scène s’entremêlent dans une seule et même quête de sens, de forme et d’émotion (sans prédominance d’un de ces éléments sur les autres). Je me laisse guider dans l’écriture par mon intuition, en avançant au rythme des surprises révélées par le plateau. J’aime écrire en commençant par la première scène, sans connaître les suivantes. Je cherche une sorte de dépaysement.

Être au bon endroit

Je crois que l’espace neutre n’existe pas. Si les salles de théâtre ont trouvé le moyen de se standardiser pour pouvoir accueillir le plus de pièces possibles, elles n’échappent pas pour autant à la règle. Ces « boîtes noires », comme on les appelle, impactent le théâtre qui s’y joue. Paradoxalement, je me sens libéré quand je me retrouve dans des lieux « inappropriés ». Ces espaces disposent de capacités surprenantes, précisément parce que les possibilités d’action y sont limitées. Je peux me réjouir par exemple d’une magnifique perspective comme d’un petit coin sombre et glauque. Peu importe. La question n’est pas de reconstituer un théâtre in situ ou de sublimer telle ou telle architecture, mais bien de considérer chaque espace comme le déclencheur d’une rêverie particulière. C’est en prenant en compte les caractéristiques et les potentialités de chaque bâtiment que je nourris ma recherche : un vitrail, un escalier, une résonance… Autant de contraintes pour un lieu qui peuvent faire passer son statut d’inadapté à celui de privilégié. Qu’il soit monumental ou trivial, mystique ou profane, le lieu est le décor. Il suffit de l’accepter en tant que tel, nu, dans sa propre réalité. Quant aux paroles, aux chants, aux mouvements… Ils n’ont de sens pour moi que s’ils s’inscrivent clairement dans un espace. Ainsi, le lieu dicte la pièce. Et la pièce révèle parfois l’histoire secrète du lieu. En m’intéressant aux archives et à la vie qui fourmille autour (les bruits du village, les rituels des habitants…), mon travail s’apparente parfois à celui d’un archéologue capable d’exhumer une « mémoire poétique ». Je crois aux esprits qui habitent les lieux abandonnés et le théâtre a cette capacité extraordinaire de pouvoir faire cohabiter les vivants et les morts.

Une dimension sacrée

Je peine à concevoir un art dépourvu d’une forme de vertige. Pour moi, le théâtre doit être capable de rendre étrange (donc digne d’attention) ce qui a priori ne l’est pas : l’anodin, le petit, le fragile… Je crois à ce théâtre insoupçonnable dont la magie simple, réalisée avec peu d’effets, peut plonger les spectateurs au cœur de grands mystères. Cela peut se manifester par des mots transformés en sonorités, des présences vibrantes, une attention portée sur presque rien, une poussière… Autant de signes qui, bien distillés, peuvent transfigurer la réalité et laisser entrevoir un au-delà.

Les premiers venus

Je suis partisan d’un théâtre sans sélection, sans jugement, sans technique exigée… Et j’ai plaisir à travailler régulièrement avec des « amateurs », en l’occurrence des personnes qui expriment le désir manifeste et sincère de faire du théâtre. J’aime le commun des mortels, celui ou celle qui ne sait pas trop comment s’y prendre, et je suis persuadé que la virtuosité n’est pas toujours là où on l’attend. Chaque individu est passionnant. Alors, pourquoi ne pas travailler avec les premiers venus ? Sur scène, les maladresses des personnes non initiées au théâtre me réjouissent. Leur jeu est marqué d’une spontanéité assez unique et parfois déconcertante. Ils sont là, présents au présent, avec leurs imperfections ni gommées ni grimées. Je les regarde errer dans l’espace et ce qu’ils font m’inspire toutes sortes de rêveries. J’imagine des anonymes connectés à un ailleurs, des égarés… Ou bien des oubliés de l’Histoire, des revenants… Qui font figure d’étranger. Ils se livrent à toutes sortes d’occupations, comme pour combler un vide existentiel. Ils essaient notamment de faire de la musique, reliant sans cesse le dérisoire et le sublime. Les entendre marmonner aussi me donne l’impression qu’ils partagent un secret ou qu’ils propagent une rumeur. Ont-ils peur d’être vus ? Ignorent-ils la raison de leur présence ?

Magnifier nos idioties

Sans doute y a-t-il, dans mon désir de travailler fréquemment avec des acteurs non-professionnels, la volonté de préserver un endroit de vulnérabilité. Je laisse généralement transparaître dans leur jeu une douce idiotie, c’est-à-dire une manière (faussement innocente) de transgresser les normes. Les idiots sont sensibles à la beauté des choses banales, à l’image du prince Mychkine de Dostoïevski qui se réjouit de contempler l’herbe pousser dans le pré… Mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces idiots sont très ancrés dans le réel. Ils ont une conscience aiguë de la complexité des choses. Pour eux, tout est sujet à analogies, tout est source d’étonnement, tout est coïncidence… Ils ont un côté « voyant » qui peut les plonger dans un état émotionnel très intense. Le travail avec les acteurs consiste à magnifier ces capacités surréelles, en libérant leur fantaisie, dans une juste complicité avec les spectateurs.

L’inconscient au travail

Je n’écris pas mes pièces à l’avance. J’ai même peu de choses en tête avant le début des répétitions : un titre, des intuitions, quelques références… Ma rêverie s’active concrètement le jour où je découvre l’espace de jeu et lorsque je rencontre les acteurs. Sur scène, je les invite à prendre librement la parole puis je les dirige à travers toutes sortes d’improvisations collectives. J’essaie de laisser le plus de place possible à l’expression de nos inconscients. En cela, chaque pièce s’apparente à un voyage initiatique. Et je fais le pari que l’expérience que nous vivons lors des répétitions impactera directement celle des spectateurs lors des représentations. Je m’interroge plus sur le déroulement que sur le dénouement de la pièce. Chaque scène s’écrit sensiblement en fonction de la précédente, selon les nécessités du plateau. Je peux m’attarder sur une simple intonation de voix, entraînant une variation de rythme, en l’occurrence une digression imprévisible qui plonge progressivement les spectateurs dans une autre atmosphère… Ce qui m’importe, c’est de trouver une forme de fluidité, une cohérence sensible et poétique dans l’écriture. La question du sens est plus souterraine. Si un récit apparaît, je veux, jusqu’au bout, ne pas en connaître l’issue. Je me laisse ainsi porter par le mouvement scénique, sans toujours bien comprendre ce que je fais au moment où je le fais. D’une certaine manière, j’essaie de ne pas penser le théâtre avant qu’il ait lieu.

François Lanel, auteur-metteur en scène